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Un ancien d’EDF indigné par « Envoyé Spécial » - Jean FLUCHERE

  • Publié le 13 juillet 2011
Jean Fluchère
  • Nucléaire

 

Jean Fluchère

Les anciens d’EDF  sont fiers d’avoir donné aux français un système de production d’électricité  à la fois fiable et compétitif. Ils sont fiers de l’avoir fait dans le cadre d’un service public soucieux à la fois de qualité et de performance économique. Ils s’interrogent sur ce qui conduit une partie importante des médias et une écologie politique dont le fond de commerce est d’attaquer la production nucléaire d’électricité, à les traiter comme des parias, voire des criminels.  Les médias ne leur donnent qu’exceptionnellement la parole et il en résulte une désinformation qui, désormais, pèse lourdement sur une opinion manipulée plus qu’informée.. L’émission d’Envoyé Spécial du 6  juin 2011, consacrée à la sûreté nucléaire est une illustration particulièrement caricaturale de cette mise en accusation de l’entreprise publique EDF et de son personnel.

« Sauvons le Climat », qui considère que l’électricité nucléaire associée à une politique d’efficacité énergétique et au développement des énergies renouvelables est un moyen très important dans la lutte contre le réchauffement climatique, a décidé de donner la parole à un de ces anciens d’EDF dont les fonctions passées  assurent qu’il a une connaissance approfondie des sujets abordés par « Envoyé spécial ». Voici ses réflexions sur les trois points essentiels de l’émission :

- L’inondation de la plaine d’Alsace et les conséquences pour Fessenheim,

- les conséquences sismiques pour Fessenheim et les autres sites,

- le problème de l’étanchéité de l’enceinte intérieure des bâtiments réacteur à double enceintes pour les 1 300 et les 1 450 MW 

Risques d’inondation à Fessenheim

J'ai fait partie de l'équipe de démarrage de Fessenheim  de 1972 jusqu'à 1976 et j'ai participé à l'ensemble des essais des matériels et des systèmes.

Il n'avait échappé à personne que la centrale est au dessous du canal d'Alsace et sur la faille sismique de Bâle. Ces deux constats ont, au moment de la conception, donné lieu à beaucoup d'études vérifiées par le service central de sûreté du ministère de l'industrie dirigé par Monsieur De Torquat qui avait comme appui techniques l'IPSN[1] basé à Fontenay les roses.

Ces deux points ont été évoqués dans l'émission par un vigneron, un ingénieur du Conseil Général, un spécialiste des séismes basé à Genève et le journaliste.

Le risque d’inondation de la plaine d'Alsace par une rupture de la digue du grand canal a fait l’objet d’une étude qui a été faite bien avant Fessenheim puis qu'elle date des études de conception des ouvrages hydrauliques à construire sur le Rhin.

Il faut retenir de cette étude qu'il s'agit d'un canal artificiel et qu'un accident naturel grave de type séisme pourrait provoquer le retour du débit du Rhin dans le lit naturel, toujours actif puisqu'il s'agit d'un tronçon "dit court-circuité" dans lequel passe le débit réservé d'alimentation pour la vie piscicole et l'alimentation des nappes. En cas de rupture de la digue juste à l'amont de Fessenheim, l'accident est simple à gérer car il suffit pour les hydrauliciens de l'amont, la prise d’eau est à Saint Louis, de renvoyer le Rhin dans son lit.

Le problème est donc de gérer l'écoulement de la quantité d'eau stockée dans le canal depuis l'ouvrage de dérivation amont, Saint Louis, jusqu’à l'usine hydro électrique qui se trouve sur la commune de Fessenheim, juste à l'aval de la centrale nucléaire. Cette quantité d'eau est limitée au regard de la surface de la plaine qui va la recevoir. Pendant les études de conception, le calage de l'ouvrage a été fait de telle sorte que la centrale ne soit pas inondée. C'est ce qu’a montré l'ingénieur du Conseil Général qui a présenté une simulation dans laquelle on voyait que les eaux s’écoulaient d'abord dans la Plaine pour revenir ensuite vers le site.

Lors d'études plus sévères faites plus tard, la quantité d'eau a été revue à la hausse en retenant l’hypothèse d’un retard à renvoyer l'eau dans le lit naturel du Rhin à l'amont. Le site devenait alors inondable pour quelques dizaines de centimètres. C’est ainsi qu’une  digue de protection du niveau nécessaire à été élevée. Il faut noter que la plaine étant inondée la première,  les eaux revenant vers le site sont des eaux mortes sans écoulement violent, la digue n’en soufrant pas car elle n’a qu’un rôle d’étanchéité. 

1 - Ce n'est pas un tsunami : c'est une inondation. J'ai vécu toutes les crues du Rhône à l'aval du confluent du Rhône et de la Durance puisque le mas de mes parents était la maison la plus proche du confluent, jusqu'à la dernière crue de 1951. Lors d'une crue violente de deux fleuves dans la plaine du Rhône comme en 1951, les eaux montent mais ce n'est pas une déferlante comme dans des rivières torrentielle (Vaison la Romaine en 1992).

2 – On peut noter de plus, bien que ce point n’ait pas été traité dans l’émission, altque le niveau des prises d’eau indispensables au refroidissement de la centrale a été établi sous le niveau du lit naturel du Rhin pour permettre à la centrale de ne pas souffrir d’un assèchement du canal si l’écluse de l'usine hydroélectrique de Fessenheim, à l'aval de la prise d'eau de la centrale, cédait.  

3 - Le risque de rupture brutale de digue résulte d’ouvrages mal entretenus et mal surveillés (comme en 2003 en Camargue). Les digues de fleuves et rivières servant de sources froides aux centrales,  tel par exemple que celles du Rhône et  du Rhin sont entretenues et surveillées par la CNR[2] et EDF. Les digues sont des ouvrages linéaires massifs et imperméabilisés. Des contre canaux, dont le débit est surveillé par des  limnimétres, donnent des indications de fuite qui sont des précurseurs de dégradation possible. Pour éviter un débordement au dessus des digues, l’eau pouvant venir affouiller la base externe du talus et le fragiliser le niveau haut des écluses est inférieur à celui des digues et les déversoirs de crue de la centrale hydroélectrique sont à un niveau plus bas que le niveau haut des portes des écluses qui sont ainsi protégées.

4 - Enfin à Fessenheim, la rive droite du canal donne sur ce que l'on appelle l'île du Rhin qui est en fait l'ancienne berge gauche du lit naturel puisque le lit du Rhin constitue la frontière avec l'Allemagne. Or l'altitude de cette île du Rhin est bien plus basse que celle de la plaine d'Alsace (on le voit facilement  avec google earth).  C'est à dire qu'en cas de désordres naturels graves à l'amont, c'est cette plaine qui est inondée et non la Plaine d'Alsace

La crainte exprimée par le vigneron, mal informé, est bien infondée. Quant aux propos de l'ingénieur du Conseil Général, ils sont orientés et manquent de sérieux :

  • Pourquoi ne dit-il pas que c'est un canal plus haut que le lit du Rhin en rive droite?
  • Pourquoi ne dit-il pas que l'hypothèse consiste en l'écoulement d'une quantité d'eau limitée?
  • Pourquoi ne parle-t-il pas de la mécanique de fuite et de rupture des digues
  • Pourquoi ne parle-t-il pas de l'effacement des écluses de l'aval qui est une étude qui nous a beaucoup mobilisés à la conception?
  • Pourquoi ne dit-il rien sur le niveau de calage d'origine et sur sa réévaluation postérieure? Ces études sont publiques puisqu'elles sont dans le rapport de Sûreté et dans la réévaluation de sûreté.
  • Pourquoi n’est-il pas au préalable allé interroger les responsables du site et les représentants de l’Autorité de sûreté.
  • Pourquoi le journaliste ne l'a-t-il pas plus « cuisiné » que cela?

Incompétence ou volonté de présenter une étude à charge, catastrophiste, en complicité avec le journaliste ?

Le risque de séisme à Fessenheim et ailleurs.

Comment l’ingénieur Genevois « spécialiste des séismes » peut-il parler de dossiers « moyenâgeux » lorsqu’on connaît la sophistication  des méthodes d’études sismiques.

 Dans la réalité la construction tient compte des accélérations verticales et surtout des accélérations horizontales qui font travailler toutes les structures au cisaillement (qui donne les contraintes  dimensionnantes). De même, la fréquence de succession des ondes sismiques a une importance capitale. Cet ingénieur Genevois n’en parle pas.

Il est vrai que les calculs de tenue aux séismes ont énormément évolué depuis 1970 grâce à l’étude de tous les séismes conséquents qui se sont produits sur la planète. Ils ont fait l’objet d’un REX (retour d’expérience) considérable. Le dernier en date est celui de Kobé en 1995 qui a été complètement analysé grâce aux  de mesures fines disponibles et également d’ouvrages anciens et d’ouvrages récents de plus en plus résistants.

De même l’évaluation et la modélisation du risque sismique a beaucoup progressé, allant jusqu’à la recherche de « paléo-séismes ». Dans certains cas le niveau du risque a été réévalué à la hausse. Le niveau du  séisme de Bâle en 1356 est ainsi débattu (entre 6,2 ou 6,9 sur l’échelle de Richter). Mais il ne faut pas oublier que l’Autorité de sûreté prend  en compte un  séisme majoré de sécurité qui offre déjà une grande marge de sécurité.

Des revues de sûreté qui se sont succédé sur toutes les tranches. Si certains travaux ne sont pas réalisables à postériori sur un ouvrage existant suite à ces réévaluations (on imagine bien la difficulté de renforcer le radier sur lequel repose un réacteur comme le cite Stéphane Lhomme, ex porte parole de « Sortir du nucléaire »), il faut savoir que dans ces cas là, EDF doit proposer des mesures compensatoires, en concertation avec l’IRSN et avec l’autorisation de l’Autorité de sûreté. Cela se traduit par exemple par des renforcements des suspension, des étanchéités additives en justifiant que ces compléments tiendront aux accélérations en amplitudes, fréquences et composantes induites par le séisme. Les débats d’experts sur de tels sujets entre l’exploitant EDF et les experts de l’Autorité de sûreté sont vifs et denses mais, sur des sujets aussi importants, la décision finale est toujours celle d’une Autorité de sûreté indépendante et compétente.

On peut noter la prudence du patron de cette autorité, André-Claude Lacoste, lors de cette émission sur les conclusions qu’il tirera du retour d’expérience de l’accident de Fukushima : il ne pourra s’exprimer qu’une fois les tests programmés terminés et pleinement interprétés.

Ce qui a été dit ci dessus pour Fessenheim est valable pour toutes les tranches du parc. Mais bien entendu, les tranches sont récentes ont déjà intégrées lors de leur conception le retour d’expérience des accidents antérieurs, voire même par anticipation certains enseignements de l’accident de Fukushima et les centrales opérationnelles ont fait l’objet de nombreuses améliorations. On peut donc affirmer, comme le patron du Bugey dans l’émission, que les tranches sont aujourd’hui plus sûres qu’à l’origine et l’âge d’une tranche n’est pas un processus de vieillissement biologique.

Etanchéité des enceintes.

Le parc 900 MW (les 34 premiers réacteurs) dispose d’une enceinte de béton précontraint gainée d’une tôle (liner) d’étanchéité. Elle doit résister physiquement à une pression relative de 4 bars (à cette valeur la précontrainte est pratiquement annulée et on atteint  la relaxation) et ne pas fuir de plus d’une certaine valeur par jour. Toutes les enceintes sont testées à l’air tous les 10ans et l’on est tenu de vérifier à la fois la tenue physique et le taux d’étanchéité. (Plusieurs essais périodiques à valeurs de pression plus faibles sont faits dans l’année pour vérifier qu’aucune anomalie ne s’est déclarée.)

Le taux d’étanchéité à l’air tient compte du fait qu’en situation accidentelle, l’atmosphère de l’enceinte serait saturée en vapeur et à une température de 140 °C, baissant ensuite sous l’effet du dispositif d’aspersion.

L’enceinte est traversée par de nombreuses tuyauteries. Sur chacune d’entre elles, sont placés des robinets d’isolement de part et d’autre de la paroi et ces robinets reçoivent un ordre de fermeture lors d’un accident dans l’hypothèse ou des tuyauteries à l’intérieur de l’enceinte seraient rompues. L’étanchéité de ces robinets contribue aussi à l’étanchéité de l’ensemble et ils sont sollicités lors des essais périodiques tant en ce qui concerne leur étanchéité (on a pu déceler parfois des micro fuites) que leur opérabilité.

Lors des épreuves des enceintes, il y a 2 façons de procéder :

- on met en pression par paliers et on contrôle la bonne étanchéité à chaque palier. Si l’étanchéité n’est pas correcte, il faut dégonfler puis « roder », les plans de joint des robinets responsables et recommencer (ce que l’émission appelle passer à la toile émeri ! c’est bien sûr inexact)

- on rôde au préalable  les sièges et les clapets , au titre de la maintenance préventive, d’un certain nombre de robinets dont on imagine, compte tenu de l’expérience, de leur taille et des circuits sur lesquels ils sont placés, qu’ils pourraient être à l’origine d’un dépassement des critères. C’est bien entendu ce que l’on fait.

La raison de ces précautions est simple à comprendre : gonfler à l’air comprimé une enceinte de ce volume, 50 mètres de hauteur sur 50 mètres de diamètre est une opération de grande ampleur, très longue et qui peut entraîner des durées d’arrêt importantes si elle doit être reprise.

La fréquence des essais d’étanchéité et la robustesse des équipements fait qu’entre deux essais les évolutions sont toujours faibles, ce qui assure une bonne sécurité en cas d’accident. De plus les performances de la ventilation (l’enceinte est à un niveau de pression inférieur à celui de l’atmosphère extérieure) sont suivies en continu et permettent un contrôle de la qualité globale du confinement. . 

Enfin en cas d’incident, et pour protéger l’enceinte de confinement d’une surpression dommageable les enceintes bénéficient de dispositifs de décompression (post TMI), comprenant un recombineur d’hydrogène  et une  filtration, qui permettraient de contrôler la fuite plutôt que de la subir.  L’absence de ces deux dispositifs ont aggravé les conséquences externes de l’accident de Fukushima.

Le parc des réacteurs de 1300 MW (20 réacteurs) dispose d’une enceinte à double coques. L’espace intermédiaire est à une pression inférieure à celle de l’atmosphère extérieure et l’air extrait est ventilé et filtré. L’enceinte interne, comme indiqué dans l’émission n’est pas gainée d’une peau intérieure en acier au motif qu’il y a reprise de fuite dans l’espace inter enceinte.  Son étanchéité peut être réduite en cas de surpression interne forte (accidentelle). L’importance de fuites éventuelles dans le cas d’un accident majeur doit cependant être relativisée. En effet :

  • Les fuites seraient récupérées et filtrées par la ventilation de l’espace intermédiaire,
  • Les fuites à travers 90 cm de béton vont laisser partir des gaz, très peu d’aérosols et pas de produits lourds car les porosités ne sont pas en ligne directe. Les gaz rares vont passer comme l’air, ainsi que la fraction gazeuse de l’iode (arrêtée en grande partie par les filtres à charbon actif), les aérosols (iodes, césiums, tellure) ne passeront pratiquement pas et les produits de fission lourds seront arrêtés

Des études en cours, sous contrôle de l’Autorité de sûreté contrairement à ce qu’affirme l’émission, visent à renforcer ce point, par un renfort d’étanchéité interne supplémentaire et par une amélioration l’efficacité de la ventilation entre les deux enceintes (débit et  filtration).

 

Derniers sujets de l’émission.

L’émission choisit trois déclarations d’incidents (toutes publiées immédiatement par l’Autorité de sûreté sur son site internet),  les montre à Madame Monique Séné, qui affirme chaque fois que « ça aurait pu être grave, c'est bien un signe que ces vieilles centrales sont moins sûres » : elle accomplit ainsi son rôle de d’opposante au nucléaire, renforcée par son poids dans les commissions locales d’information CLI et dans l’ANCLI[3]. Sa présence dans ces instances ainsi que la publication systématique des incidents prouvent que l’information sur le nucléaire est transparente.

Le terme « vieillissement ».

Ce terme est connoté biologiquement. Nous vieillissons.  Nos organes ne sont plus aussi résistants, nous perdons des neurones, de la masse musculaire. Nous avons des rhumatismes et de l’arthrose. Bref, notre jeunesse disparaît peu à peu et rien ne peut empêcher ce phénomène qui nous conduit doucement vers la mort.

Les deux radicaux latins sont : senex qui a donné sénescence et vetus qui a donné vétusté. Le mot français « viel » est apparu dans la chanson de Roland en 1080.

Ce substantif de vieillissement est totalement inadapté aux installations industrielles où les véritables substantifs sont : usure et obsolescence.

Un matériel usé ou obsolescent se remplace par un matériel neuf et le phénomène d’usure est donc réversible tandis que le phénomène de vieillesse ne l’est pas. Seule la cuve du réacteur ne peut pas être remplacée en cas d’usure. L’obsolescence est souvent utilisée lorsque les coûts de remise en état ne sont plus justifiés compte tenu des prix pratiqués sur le marché pour le produit équivalent. La sûreté et les performances opérationnelles d’une installation comme un réacteur sont soumises en France à une réévaluation tous les dix ans : sur cette base des améliorations sont apportées et, lorsque celles-ci ne seront plus suffisantes, le réacteur sera mis à l’arrêt et démantelé.

L’emploi de ce terme laisse penser que nos centrales ont « vieilli » comme le fait un humain. C’est un abus de langage.

En conclusion souhaitons que les émissions, en particulier sur les chaines publiques qui ont un devoir d’information équilibrée, respectent mieux la pluralité des opinions et vérifient la pertinence des informations véhiculées par des groupes de pression vindicatifs. Le Président de France Télévision parle d’éthique du Service Public et effectivement nous en acceptons l’augure.

 

 


[1] Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire

[2] Compagnie Nationale du Rhône)

[3] Association nationale des CLI

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