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Discours des Vœux du Haut-commissaire à l’énergie atomique - 2018

  • Publié le 2 février 2018
Yves Bréchet
  • France
  • Science et technologie

« Le maintien de l’opposition à l’énergie nucléaire affaiblit la capacité de l’humanité à lutter contre le réchauffement climatique »
« Il faut simplement dire ce qui  [..]  semble juste »
       James Hansen

 

Mesdames et Messieurs les Élus de la République,

Mesdames et Messieurs les Directeurs des administrations centrales,

Mesdames et Messieurs les Présidents, Directeurs et Directeurs généraux,

Monsieur l’Administrateur général, Cher Daniel,

Chers collègues et confrères, Chers amis,

Mesdames, Messieurs,

J’ai grand plaisir à vous adresser mes vœux pour 2018, vœux de santé et de succès pour vous-mêmes, pour vos proches, pour ceux qui vous sont chers. Vœux aussi de réussite dans le renouveau des institutions qui sont les vôtres, dans un contexte de réforme de l’ensemble de notre pays. Car comme le disait Abraham Lincoln qui avait quelque compétence en la matière « la meilleure façon de prédire le futur, c’est de le créer ».

C’est la sixième fois que je me livre devant vous à l'exercice des vœux : après la découverte émerveillée de la première année, est venue la promenade à travers les faits marquants dans les deux années suivantes ; l’année 2015 fut celle des 70 ans du CEA et l’occasion d’une réflexion sur son histoire ; l'an dernier nous avons réfléchi ensemble à l'architecture du CEA, son style et son intégrité.

Cette année, je voudrais  vous proposer une synthèse  qui donne la vue d'ensemble, et qui, par un regard  parfois porté  loin  en arrière,  peut nous aider à tirer des leçons  sur les conditions pour que cette vision d'ensemble fasse sens. 

Une vision d’ensemble du CEA

Dès sa création, le CEA a reçu la mission de servir l’Etat dans des domaines stratégiques bien identifiés. Loin d’être une contrainte, ce cadre lui a permis d’apporter une contribution originale aux domaines scientifiques ainsi mis en avant :

  • L’arme nucléaire et l’énergie nucléaire civile, qui constituent la mission historique, ont fait du CEA le fer de lance de la physique moderne : les auditeurs de Messiah avaient pour noms Abragham, Dautray et Friedel.
  • Les sciences du climat prirent naissance au CEA par l’usage des isotopes pour connaître les climats du passé ; il en a été de même pour la biologie qui déjà, dans l'esprit de Joliot, à travers la radiobiologie appelait au développement d'une biologie fondamentale au meilleur niveau.
  • La sûreté des installations nucléaires, civiles ou militaires, engageait le CEA, dès les origines,  dans la microélectronique.
  • Enfin, la garantie de la dissuasion par la simulation numérique, appuyée sur des expériences dédiées, a fait du CEA un acteur majeur du calcul à hautes performances (HPC). Cette stratégie est devenue exemplaire d'une approche couplée de la simulation et de l’expérimentation.

Au cours des années, le CEA a vu ses missions s’étendre. Il lui a été demandé une contribution à la transition énergétique par le développement de la R&D pour les  énergies décarbonées alternatives au nucléaire. On peut affirmer que globalement, à mesure que le contenu scientifique des missions s'est complexifié, les sciences fondamentales de la matière et de la vie sont devenues plus que jamais indispensables à la réalisation des missions, avec l'interfaçage de disciplines les unes avec les autres, que ce soit la physique et l’algorithmique pour l’ordinateur quantique, la chimie moléculaire ou la chimie du solide pour l’optimisation du cycle des matières nucléaires, ou le développement de solutions de stockage électrochimique.

En retour, la recherche fondamentale a bénéficié de la capacité du CEA à mobiliser les technologies les plus avancées pour des objectifs de connaissance pure, que ce soit le fonctionnement du cerveau ou la recherche des constituants ultimes de la matière.

A l’autre bout de la chaine, celle qui va de la recherche vers l’industrie, le CEA s’est vu confier une mission d’aide  à la réindustrialisation de notre pays dans des domaines précis : les technologies pour la santé, les technologies pour les énergies décarbonées et les technologies de l’information.

Cependant,  l'extension du cadre des missions ne doit pas faire oublier les missions régaliennes  que le CEA est seul en mesure de réaliser : garantir la dissuasion et donner au pays une énergie nucléaire fiable, sûre, économiquement viable et, à terme, renouvelable par un bon usage des matières radioactives. L’ampleur des compétences du CEA  dans les recherches fondamentales et dans les recherches appliquées  lui impose de garder en ligne de mire cette priorité.

Ainsi, le CEA a des champs à cultiver et des chemins à explorer. Les champs sont définis dans le décret (mars 2016) et la lettre de mission de l’Administrateur général (avril 2015), parce qu'ils sont spécifiques de l'établissement et justifient sa singularité. Les chemins à explorer sont par nature moins strictement définis. Les chemins de traverse, qui ne sont pas dans le droit fil qui mène aux champs, peuvent se révéler être un raccourci auquel on n’avait pas songé…

En regardant la richesse de ce que produit le CEA, il me paraît essentiel de bien comprendre que les champs à cultiver sont aussi importants que les chemins pour les atteindre, et pour prolonger l'allégorie, négliger les uns ou les autres les appauvrirait tous les deux.

 

Un regard historique

Compte tenu de la richesse de cette production du CEA, je ne souhaite pas sélectionner des faits marquants de l'année écoulée au risque, comme le disait Louis XIV, de faire « cent mécontents et un ingrat »…. Je vous propose plutôt de regarder dans le passé quelques faits scientifiques remarquables et, puisque nous sommes en 2018, je les choisis dans les années qui se terminent par un "8", car il faut bien choisir et pourquoi pas le faire de  façon ludique ?  Dans ces événements, on retrouvera la science qui fait le CEA et  les conditions qui la rendent possible.

En 1938 Otto Hahn et Lise Meitner découvrent la fission de l’uranium. Mais c’est en 1908 qu'Ernest Rutherford découvre la structure de l’atome par les rebonds inattendus des particules alpha sur une mince feuille d’or, prouvant que la matière est essentiellement vide sauf aux endroits ponctuels où elle est extrêmement dense ! En 1928 Paul Dirac écrit sa fameuse équation de l'électron relativiste, qui lui permettra, trois ans plus tard, de prédire l'existence de l’antimatière. La même année, Alexander Fleming découvre accidentellement l'action d'un champignon de la famille du penicillium sur un grand nombre de bactéries, ouvrant la voie à la production industrielle de pénicilline et des antibiotiques modernes. Enfin quarante années plus tôt, en 1888, Michelson avait développé un interféromètre d'une très grande précision pour détecter le mouvement de la terre par rapport à l’éther. L'expérience fut un échec mais c'est sur la base de ces résultats que Hendrik Lorentz montrera le caractère absolu de la vitesse de la lumière, qui constitue un résultat majeur pour le  renouveau de la physique avec la théorie de la relativité restreinte.

Les structures actuelles de nos organismes  sauraient-elles faire confiance à l'audace d'un Dirac, à l'obstination d'un Michelson, à la curiosité et la longue patience d'un Fleming ?  

Reprenons l'histoire : en 1958, Mathew Meselson et Francklin Stahl réalisent la première réplication semi-conservative de l'ADN. C'est la toute première marche d'une progression sur la voie au clonage, d’où il ressort que la carotte et le têtard ont un rôle majeur dans le développement de la civilisation et nous incitent à la modestie.

En 1958 Jack Kilby et Robert Noyce inventent la puce électronique qui permettra l’intégration des circuits et le développement de l’ordinateur. Mais c'est 80 années auparavant, en  1878,  que Joseph Swan réalise la première démonstration publique de la lampe à incandescence, suivie l'année suivante de la mise au point de la lampe à incandescence durable (une quarantaine d'heure) par Thomas Edison, qui créera le premier laboratoire de recherche industriel. Quand Edison mourut en 1931, en hommage à cet inventeur-entrepreneur à qui les citoyens devaient tant, la ville de New York fut plongée une minute dans l'obscurité.

Remontons de trois siècles, nous sommes en 1658, Robert Hooke invente le ressort à spirale pour disposer d'horloges précises permettant de mesurer la longitude. Cette solution technique le conduit à découvrir les lois de l’élasticité. Quelle leçon pour ceux  pressés de toucher les dividendes de la  recherche, ou qui évaluent le savoir à l’aune de sa commercialisation ! Quelle leçon pour ceux  dont la croyance est qu’il est nécessaire d’être inutile pour être fondamental !...

J’arrête ici cette énumération, vous avez compris mon message : le CEA ayant des missions précises, il lui incombe un certain nombre de champs à labourer ; et parce qu'il lui faut préparer l’avenir, il a aussi des chemins à explorer. Labour et exploration sont concomitants, l'un ne va pas sans l'autre. Dit autrement,  le temps passé à réfléchir n’est jamais perdu, car la science est avant tout une curiosité d’esprit ; elle exige de la constance  et de la liberté.

 

Le chemin de réforme qui reste à parcourir

Depuis presque trois ans, l'Administrateur général du CEA conduit une réforme en profondeur  de l'organisme. Après que les missions du CEA ont été confirmées et clarifiées dans le nouveau décret du 17 mars 2016, la première étape de la réforme a été de rendre lisible les actions du CEA au regard de ses missions, ce qui a conduit à la segmentation actuelle des activités de recherche.  

Cette nouvelle méthode de travail par grand segment de recherche, décliné à partir des missions, a permis de remettre la science au cœur du processus de décision, et  de donner son sens au plan à moyen et long terme construit collégialement par la direction générale, les directeurs opérationnels en s’appuyant sur les avis des responsables de segment et des directeurs de département ou d'institut.

Cette réforme, qui acte une gouvernance claire où le CEA répond à ses missions et rend compte au gouvernement, est profonde ; elle est indispensable, et elle a été comprise comme telle, pas seulement par les chercheurs, mais aussi progressivement par tous les salariés du CEA. Cette réforme prend du temps, car elle doit s'inscrire dans les différents organes de l'établissement, directions opérationnelles, directions fonctionnelles, centres du CEA.

En tant que Haut-commissaire ma responsabilité porte sur les travaux scientifiques, en mobilisant les compétences de nombre d’entre vous - et je vous en remercie -  pour éclairer l’action de l’Administrateur général et conseiller le gouvernement.

Ces travaux par définition s'inscrivent dans les missions du CEA. Je souhaite brièvement vous en citer quelques-uns :

  • Cette année la réflexion du Conseil scientifique et du Visiting Committee s'est portée sur la physique et la chimie fondamentales au CEA. La question est : en quoi cette physique et cette chimie fondamentales sont constitutives des missions du CEA et pourquoi on doit reconnaitre et soutenir cette dynamique en propre ?
  • Le rapport sur la microélectronique post CMOS donne les grandes lignes des évolutions scientifiques du domaine pour guider les choix stratégiques qui sont indispensables à une industrie vitale pour notre pays.
  • Les rapports sur les codes dans le domaine du nucléaire, et leur relation avec l’expérimentation, vont permettre de proposer une stratégie à 10 ans pour la R&D dans le domaine du nucléaire civil pour les réacteurs de 3ème et 4ème génération et les installations du cycle associées.
  • Une réflexion sur les TGIR se déroule actuellement avec pour objectif de préciser le rôle du CEA dans ces outils nécessaires à la science ; outils extrêmement coûteux, mais qui participent aussi au rayonnement scientifique de notre pays.
  • Le rapport sur les analyses du DOE pour une politique énergétique aux Etats-Unis a permis de mettre au jour et de bénéficier d'une méthodologie américaine remarquable conduisant à une véritable réflexion systémique, impérative pour élaborer toute stratégie énergétique.
  • A sa suite, un travail est en cours pour examiner les conditions de cohérences et de synergie entre l’énergie nucléaire et les énergies alternatives intermittentes.

Au-delà, en matière scientifique, l'Administrateur général et son collège de directeurs ont mis en place des programmes transversaux de compétences et des programmes exploratoires, bottom-up et top-down, qui redonnent au CEA quelques moyens pour innover, pour parcourir quelques chemins, parfois même de traverses.  

Pour terminer mon propos sur la réforme en cours, je voudrais vous faire part de ma réflexion sur l’art de réformer. Le CEA conduit sa réforme au moment précis où notre pays s’essaye lui-même à une réforme en profondeur. La France est un pays rétif aux réformes, son histoire est une succession de réformes avortées et de révolutions qui ne résolvent que partiellement les problèmes. Le grand Richelieu en avait donné la raison dans son testament politique : « Bien souvent on se contente d’adoucir les plaies au lieu de les guérir ».

Certes, l’histoire n’est pas une répétition, mais son étude peut nous aider à éviter de refaire les mêmes erreurs.

Actuellement, notre pays semble trouver une capacité inattendue et bienvenue à se réformer ; c'est dans cette même ligne, que je forme le vœu  d'un CEA qui poursuit et finalise sa réforme, avec conviction et lucidité, et le soutien renouvelé du gouvernement. 


 

Conclusion

Comme chaque année, j'aime vous offrir avec mes vœux une  « citation finale ». Cette année, je vous offrirai un "portrait" que certains d'entre vous connaissent bien. C'est celui de James Hansen, grand climatologue, chercheur à la NASA, qui déclarait en 1988 devant le Congrès des Etats-Unis [1] :

« Il y a 99% de chances pour que le réchauffement climatique ne soit pas un phénomène naturel, mais le résultat de l’accumulation de CO2 et de gaz artificiels dans l’atmosphère ».

Sa conviction faite, étayée par la science, il en tira les conséquences : il est impératif de sortir des énergies fossiles. Il en assuma les risques  en subissant  les foudres gouvernementales : il fut arrêté plusieurs fois pour s’être opposé à l’oléoduc Keystone XL et  fut soumis à de nombreuses pressions par la NASA pour ne pas dire ce qu’il pensait.

Nonobstant, il a été récompensé en 2006 par l’American Association for Advancement of Science pour « son combat courageux et déterminé en faveur de la responsabilité des scientifiques, en termes de communication ouverte et honnête de leurs opinions et de leurs découvertes scientifiques sur les questions d’importance publique ».

 Dernièrement, en 2013, soit 25 ans après sa première déclaration, James Hansen  écrivait :

« Le maintien de l’opposition à l’énergie nucléaire affaiblit la capacité de l’humanité à lutter contre le réchauffement climatique » et il en appelait au développement conjoint d’une nouvelle génération de réacteurs nucléaires et des énergies renouvelables.

Nous sommes exactement sur la mission du CEA !

Devant le tollé soulevé par ses propos dans la meute des bien-pensants, James H Hansen répondit calmement :

« Il faut simplement dire ce qui  [..]  semble juste »

Je vous souhaite une bonne année et d’avoir le courage de dire ce qui vous semble juste.

[1] It was 00% certain that the warming trend was not a natural variation but was caused by a building up of carbon dioxide and other articial gases in the atmosphere ».

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