Décision d'arrêt définitif des deux unités de Fessenheim en 2016
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- Publié le Vendredi, 21 Septembre 2012 21:08
- Écrit par Jean Fluchère
Jean Fluchère, ancien directeur du site nucléaire du Bugey
Lorsque l'on décide d'arrêter une installation industrielle, il est indispensable d'avoir une argumentation logique à présenter aux salariés et au public :
Il y a globalement 4 arguments :
1 - Elle est obsolète économiquement,
2 - Elle est obsolète technologiquement,
3 - Elle ne répond plus aux exigences de sûreté vis à vis des salariés et de l'environnement,
4 - Elle n'est plus utile en raison d'une surproduction.
Chaque fois qu’il a été décidé d’arrêter une installation, une ou plusieurs de ces quatre raisons sont mises en avant.
1. Peugeot ferme son usine d’Aulnay sous bois parce qu’il y a une surcapacité de production et qu'il en va de la survie économique de toute l'entreprise comme le montre le rapport Sartorius, expert désigné par le Gouvernement, qui confirme l'analyse faite par le PDG de Peugeot.
2. Il a été décidé de l’arrêt définitif de l’unité nucléaire à uranium naturel refroidie au gaz et modérée au graphite Bugey 1 parce que le MWh produit était beaucoup plus cher que celui des unités à eau pressurisée. Et ce coût allait encore augmenter parce qu'à la suite de l'incendie de la centrale jumelle de Vandellos 1 en Espagne, Bugey 1 allait devoir supporter seule les investissements à faire dans l'usine de retraitement de ce type de combustibles. Les raisons de sûreté seraient arrivées en 2004 alors que l'arrêt définitif a eu lieu en 1994. C'est donc une décision prise par l'exploitant. Pourtant l'arrêt de Bugey a entraîné la suppression de 250 emplois qu’il a fallu reclasser dans l’entreprise.
3. L'usine d'enrichissement de l’uranium de Georges Besse 1 par diffusion gazeuse sur le site industriel de Tricastin était devenue obsolète économiquement en raison de sa très forte consommation énergétique. AREVA a décidé de la remplacer par l’usine Georges Besse 2 qui utilise l'ultracentrifugation. Ce changement de mode de production de l'uranium enrichi a entraîné la suppression de 500 emplois qu’il a fallu reclasser chez AREVA.
4. La cuve du réacteur à eau pressurisée de Chooz A, exploité par la société SENA ( 50 % EDF et % Electrabel), n'a pas été réalisée avec la qualité des aciers au carbone qui ont été utilisés par la suite pour les cuves des 900 MW, 1 300 MW et 1 450 MW EDF. Il en a résulté une augmentation plus rapide de la température de transition ductile-fragile de l’acier ferritique de la cuve. L'exploitant, qui a la responsabilité de la sûreté, a décidé de l'arrêter définitivement en 1991 alors que cette centrale avait été couplée au réseau en 1968. Il fallait en effet réchauffer l'eau de tous les circuits de sauvegarde pour éviter un choc froid sur l'acier ferritique de la cuve. Cette fermeture définitive en 1991 a entraîné la suppression de 300 emplois qui ont été reclassés chez Electrabel et EDF.
5. Certaines centrales au charbon ou au fioul utilisées uniquement pour faire face à des pointes éventuelles d'appel de puissance exigeaient de l’investissement considérable pour être mises aux normes environnementales de l'UE en matière de rejets d'oxydes de soufre et d'oxydes d'azote. Cette mise à niveau a été faite sur certaines d'entre elles comme celles de Cordemais dont les durées d’utilisation sont élevées et beaucoup d'autres dont les durées d’utilisation étaient faibles ont été définitivement arrêtées.
De plus, les citoyens ont évolués et ne font plus confiance aux services directement rattachés à des Ministères.
Ils exigent des Autorités indépendantes. Cela a été fait en 2006 pour le nucléaire avec l’adoption de la loi sur la transparence nucléaire dite loi TSN.
La Direction de la Sûreté des installations Nucléaires rattachée au Ministère ayant en charge l'énergie et la direction de la surveillance des rayonnements ionisants qui dépendait du Ministère de la Santé, ont été séparées de leurs Ministères de tutelle pour former une entité indépendante : l'Autorité de Sûreté Nucléaire. La loi sur la transparence nucléaire fait état de cette création et présente d'autres exigences.
L’ASN a un appui technique au travers de l'IRSN qui dépend de cinq ministères. Les recommandations de l'IRSN à l'ASN sont validées par le Groupe Permanent de Sûreté Nucléaire qui est constitué d'experts indépendants.
Revenons à Fessenheim et posons-nous les questions de façon logique:
1. Y-a-t-il une surcapacité permanente de production d'électricité en France et plus généralement sur la plateforme continentale de l'UE?
Réponse: Non aujourd'hui et encore plus en 2016 car beaucoup d'installations thermiques vétustes vont devoir être arrêtées définitivement.
2. L'ASN a-t-elle déclarée que Fessenheim devait être arrêtée pour des raisons de sûreté?
Réponse: Non, elle vient au contraire de délivrer une autorisation de fonctionnement pour 10 ans supplémentaires après les examens et les travaux faits pendant les visites décennales.
3. l'ASN a-t-elle des exigences nouvelles suite aux examens complémentaires de sûreté post-Fukushima?
Réponse: Oui et il y en a dans toutes les centrales EDF.
4. Les travaux supplémentaires de sûreté demandés par l'ASN sur Fessenheim représentent-ils des investissements trop onéreux ou impossibles à mettre en oeuvre dans les temps?
Réponse de l'Exploitant: Ces travaux sont compatibles avec les délais exigés par l'ASN et ne remettent nullement en cause le coût de production de Fessenheim qui est l'un des plus bas du parc compte tenu du niveau d'amortissement.
5. La centrale de référence de Fessenheim construite sous licence Westinghouse aux USA est-elle définitivement arrêtée?
Réponse: il s'agit de Beaver Valley 1 qui a démarré un an avant Fessenheim 1 et qui a reçu une autorisation de fonctionnement pour une durée de 60 ans de la part de la NRC (ASN des USA).
6. Y-a-t-il des centrales à eau pressurisée plus âgée et en fonctionnement du même type que Fessenheim en Europe?
Réponse: Oui. Il s'agit de Doel 1(1974) et 2 (1975) en Belgique, de Beznaü 1 (1969) et 2 (1971) Mühlberg 1 (1972) en Suisse, de Tihange 1 (1975) en Belgique, Santa Maria de Gerona (1971) en Espagne, en Suède de Oskarshamn 1 (1972), de Oskarshamn 2 (1975) réacteurs à eau bouillante et de Ringhals 1 (1976) réacteur à eau bouillante et de Ringhals 2 (1975), réacteurs à eau pressurisée.
7. Ces centrales vont-elle être arrêtées définitivement?
La situation est floue en Belgique. On parle d'une prolongation de Tihange 1 jusqu'en 2025. Mais, si les défauts circonférentiels découverts en 2012, dans l'acier ferritique des viroles des cuves de Doel 3 et Tihange 2, sont considérés comme rédhibitoires vis à vis de la sûreté de ces cuves, la Belgique sera conduite à un réexamen complet de sa politique de production électrique compte tenu de la perte brutale de 1 800 MW.
En Suisse, où se trouvent les unités les plus anciennes en fonctionnement dans le monde occidental depuis l'arrêt définitif de la centrale anglaise d'Oldbury, Beznau 1 a le même âge que Chooz A, nous n'avons pas connaissance de fixation de date d'arrêt définitif.
Mühlberg 1 devait être arrêtée définitivement en 2013 mais fait l'objet d'une demande de prolongation.
En Espagne Santa Maria de Garôna doit être arrêtée définitivement cette année après 41 ans de fonctionnement.
La Suède n’a pas de plan d’arrêt établi pour ses centrales.
En conclusion :
L'ASN ne demande pas l'arrêt de Fessenheim pour des raisons de sûreté, la consommation d'électricité française augmente et la production de base nucléaire est bien utilisée, l'exploitant EDF considère que l'économie de Fessenheim, en y incluant les travaux supplémentaires résultant des examens post-Fukushima, reste une des plus intéressante du parc.
La décision d'arrêt de Fessenheim 1 et 2 en 2016 est prématurée et ne repose sur aucun argument rationnel.
Attendons les examens post-décennaux de 2019-2010 et la position de l’ASN, pour prendre une décision. De toute façon, l’ASN peut à tout moment exiger l’arrêt momentané ou définitif d’une installation.
En outre des événements nouveaux se présentent en Europe continentale: que vont devenir d'ici 2016, les réacteurs de Doel 1 et 2, de Doel 3, de Tihange 2, de Mühlberg dont la centrale de référence a dû être arrêtée aux USA pour des problèmes métallurgiques, de Beznau 1 et 2 qui sont les plus anciens réacteurs REP?
Un arrêt définitif d'ici 2016 de tous ces réacteurs, éventualité non négligeable, feraient perdre une puissance installée de près de 4 000 MWe. Or, aujourd'hui il n'est plus possible de raisonner de l'équilibre électrique uniquement sur le plan hexagonal.



